Blanchiment via les transferts d'argent mobile en Afrique : alerte LBC-FT

Quand le mobile money devient un vecteur de blanchiment
Je me souviens d'un cas discuté lors d'un atelier de conformité à Abidjan en 2022. Un agent de mobile money dans une commune périphérique réceptionnait chaque semaine une cinquantaine de petites transactions de moins de 100 000 FCFA provenant de numéros différents, toutes convergeant vers un même compte. Le montant total ? Plusieurs millions par mois. L'agent ne voyait rien d'anormal. Le système non plus. Pourtant, c'était du fractionnement classique, adapté aux rails du mobile money.
L'argent mobile a révolutionné l'inclusion financière en Afrique subsaharienne. Le Kenya avec M-Pesa, le Sénégal avec Wave et Orange Money, la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Cameroun, le Nigeria avec Paga et OPay. Des dizaines de millions de personnes non bancarisées ont accès à des services financiers. C'est une réussite indéniable. Mais cette même infrastructure décentralisée, peu documentée et parfois mal supervisée, est devenue une voie royale pour certains circuits de blanchiment de capitaux.
L'ampleur du phénomène : des chiffres qui parlent
Selon le rapport 2023 de la GSMA, l'Afrique subsaharienne concentre plus de 60 % des comptes de mobile money actifs dans le monde, avec plus de 835 milliards de dollars de transactions annuelles. Le GIABA (Groupe Intergouvernemental d'Action contre le Blanchiment d'Argent en Afrique de l'Ouest) a explicitement identifié les services de monnaie électronique parmi les vecteurs émergents à haut risque dans ses typologies publiées dès 2020. Le GABAC, côté Afrique centrale, tire la même sonnette d'alarme pour des pays comme le Cameroun et la RDC.
Le problème ne vient pas de la technologie en elle-même. Il vient des angles morts de la supervision.
Les trois failles structurelles que j'observe sur le terrain
1. Le réseau d'agents : maillon faible et peu formé
Dans beaucoup de pays, des dizaines de milliers d'agents distribuent ces services financiers sans formation LBC-FT digne de ce nom. Leur rôle dans le dispositif de vigilance est théoriquement encadré, mais pratiquement inexistant. Ils ne font pas de déclarations de soupçon. Ils ne savent souvent pas ce que c'est. Au Nigeria, la Banque Centrale a émis plusieurs circulaires entre 2021 et 2023 pour renforcer le KYC des agents — mais l'application reste lacunaire dans les zones rurales.
2. L'enregistrement défaillant des utilisateurs
La réglementation exige en théorie une vérification d'identité. Dans la pratique ? Une photo floue de carte nationale suffit parfois. Des numéros de téléphone enregistrés sous des identités fictives ou prêtées circulent librement. Au Bénin, une enquête journalistique de 2021 avait révélé qu'il était possible d'activer un compte mobile money avec un numéro non vérifié dans certains réseaux secondaires. Ce type de faille est un rêve pour quiconque cherche à placer des fonds illicites sans laisser de traces.
3. Les passerelles banque-mobile peu surveillées
Le vrai danger, c'est l'articulation entre le système bancaire formel et les plateformes de mobile money. Des fonds d'origine douteuse entrent dans l'écosystème mobile, sont fractionnés, circulent entre plusieurs comptes, puis sont retirés en espèces ou réinjectés dans une banque via un virement « propre ». Ce cycle court-circuite les contrôles traditionnels. Un professionnel en conformité bancaire qui ne surveille que les flux interbancaires rate une partie croissante du risque réel.
Ce que disent les standards internationaux — et ce qu'on en fait en Afrique
Le GAFI a publié ses orientations sur les paiements numériques et le mobile money dès 2013, actualisées en 2021. La recommandation 15 sur les nouvelles technologies impose aux États d'évaluer les risques avant le déploiement de tout nouveau produit financier numérique. Mais combien de pays africains ont réellement conduit une évaluation nationale des risques spécifique au mobile money ? Très peu, si on regarde les rapports d'évaluation mutuelle disponibles.
Le Sénégal, dans son rapport d'évaluation mutuelle de 2021 par le GIABA, reconnaît des lacunes dans la supervision des établissements de monnaie électronique. La Côte d'Ivoire travaille activement à renforcer le cadre réglementaire de l'ARTCI en lien avec la CENTIF, mais les textes tardent à être appliqués de façon homogène.
Les signaux d'alerte concrets à surveiller
Ce ne sont pas des abstractions. En tant que compliance officer ou auditeur, voici ce qui doit attirer ton attention dans un relevé de transactions mobile money :
- Flux réguliers de nombreux petits montants convergeant vers un seul numéro dans un court laps de temps — classique structuring adapté au digital.
- Retraits en espèces systématiques dès réception, sans délai, souvent auprès de plusieurs agents différents dans la même journée.
- Compte activé récemment avec un historique transactionnel immédiatement intense et sans logique économique apparente.
- Transactions transfrontalières répétées entre des pays à fort risque, via des corridors peu régulés comme Mali-Sénégal ou Niger-Nigeria.
- Utilisation d'un même terminal ou agent pour des dizaines de comptes différents en peu de temps.
Ces signaux ne sont pas nouveaux dans leur logique. Ce qui change, c'est le volume, la vitesse, et la difficulté à les tracer sans outils d'analyse adaptés.
Former les équipes : une urgence opérationnelle
La détection de ces typologies exige une montée en compétences sérieuse. Pas des formations génériques recyclées depuis dix ans. Des formations ancrées dans la réalité africaine, avec des cas pratiques issus du terrain, des référentiels GIABA et GABAC intégrés, et une pédagogie adaptée aux profils des agents de conformité qui travaillent dans des institutions à ressources limitées.
C'est exactement ce que propose une Expertise en LBC-FT-FP sérieuse : outiller les professionnels pour reconnaître ces schémas dans leur contexte opérationnel réel, pas dans un manuel théorique occidental déconnecté du marché ivoirien ou sénégalais.
Le mobile money ne va pas disparaître. Il va continuer à croître. La question n'est pas de le freiner — ce serait absurde et contre-productif pour l'inclusion financière. La question, c'est de construire des dispositifs de surveillance à la hauteur de la menace. Et ça commence par des professionnels qui comprennent vraiment ces mécanismes.
Tu travailles dans la conformité d'une institution qui propose des services de monnaie électronique ? Pose-toi cette question simple : est-ce que ton équipe saurait reconnaître un schéma de fractionnement mobile money si elle le voyait dans les données ? Si la réponse n'est pas un oui franc, c'est là que le travail commence.